Une dissection, là comme ça, allez!

Publié le par Petit Poussin

Quand t'es en médecine il y a des trucs comme ça dont on te cause forcément, des trucs comme ça parce que tu vois ça ne se voit qu'en médecine, des trucs comme ça parce que t'es carabin et que forcément tu peux pas être un type normal. Les trucs comme ça, ils recouvrent une sorte de dimension un peu au delà de ce que le péquin considère comme faisant partie du normal, du correct, ça fait partie d'une sorte de "mythe carabino-médical" alimentant une sorte de fantasme collectif quant aux études de médecine. Un de ces trucs là, c'est les dissections, ce billet leur est consacré.

 

 

Je viens d'un monde étranger à la médecine, il y a bien une chose qui suscitait l'interêt lors de l'échange des platitudes de rigueur, c'etait les dissections. Sans pour autant avoir abordé moi-même le sujet. Longtemps j'ai du répondre qu'on ne les faisaient qu'en 3 ème année et qu'à ce niveau là je ne connaissais strictement rien à propos et que, bon, non je n'avais pas un super-sens qui me permettrait de jouir pleinement de ce moment, où, moi jeune étudiant en médecine embrasserait littéralement ma vocation (sic). D'ailleurs il n'attendait pas de réponse pour poursuivre sur une longue tirade comme quoi, eux, jamais n'auraient pu le faire : "Ouvrir quelqu'un tu comprends, un mort!". Au fond de moi j'ai toujours réprimé la réponse "bah, parce que tu penses que pour moi c'est naturel?", je me suis retenu ils auraient surement trouvé ça louche pour un futur médecin.

 

Je n'étais pas le plus enthousiaste à l'idée des dissections, non pas que j'étais mort de peur ou que ça me dégoutait, au fond ça ne changeait rien je devais les faire et de la même manière que je n'éprouvais pas de plaisir à la perspective de triturer des corps je n'éprouvais pas non plus de dégout, fallait y passer et pis c'est tout. Une sorte de rite initiatique tout au plus. Ce qui me stressait ce n'était pas la vingtaine de corps qui nous attendait, c'était le mien. Pour avoir fait un pauvre malaise à la con, devant un malade même pas impressionant, ma seule crainte était de voir mon coeur partir à 200 à l'heure sans pouvoir l'arrêter. Je stressais surtout de stresser, niveau psychosomatisation je suis imbattable.

 

Il a fallu qu'on s'habille. Surblouse, masque, gant, chapeau-dont-je-ne-connais-pas-le-nom-mais-vous-voyez-lequel, surchaussure. Et puis parce que "tu-vas-voir-ça-pu-vraiment-et-ten-à-plein-les-vêtements" tout le monde avait ramené une blouse. Je mettrais ma main à couper que statistiquement pour un nombre non négligeable de personne, cette blouse était celle que le matin même il portait en stage et qu'il porterait le sur-lendemain.

 

On est tous affecté à un corps, 5 par corps, ils sont recouverts par une sorte de drap/bache plastifié pour qu'on découvre uniquement la région anatomique d'étude. Dans le tumulte ambiant, on repère quelques profs, quelques moniteurs étudiants (des externes qui ont été un peu formés pour pallier au manque d'encadrement). Puis là, sans annonce aucune, sans entendre de voix, une vidéo se met en route. Présentation des outils, à quoi ils servent, à quoi ils ressemblent, comment on s'en sert, présentation de la séance du jour ça sera la cuisse : de l'épine illiaque antéro-sup au genou. La vidéo s'arrête, le silence se fait à quelques murmures prêt. Et là, mû par je ne sais quelle force la moitié des baches se soulève, des carabins partent à l'assaut du corps. L'autre moitié, elle, se regarde un peu béatement "Faut y aller là? direct là comme ça?" "Ben chais pas y font quoi les autres", un moniteur passe "Allez, allez".

Si à ce point du récit, rien ne vous choque que tout vous parait normal, c'est que vous et moi ne sommes pas du même côté de la force. Je me doute bien que le chir il n'allait pas venir me prendre par la main et me dire à la fin "Oh, mais c'est très bien ce que tu as fait, je suis fier de toi, tu auras une image". Certes, le principe d'une dissection c'est de charcuter, certes nous n'étions pas là pour enfiler des perles. Mais quand même.

 

Ce qui était presque paradoxal, c'est qu'à ce moment aucun stress, aucune de boule, aucune tentative de lutte contre une psychosomatisation, juste la sensation d'être dans un monde un peu irréel.

Rien n'était naturel, rien n'était normal. Nous lacher avec 20 corps morts devant soi ce n'est pas normal. Je ne possède aucun sixième sens pour lequel prendre un scalpel pour entailler une cuisse et m'émerveiller "Oh, mais ce ne serait pas le sartorius didon?" est normal. Vouloir être médecin ne rend pas cette scène normal. Et ce n'est pas le fait d'avoir réussi un concours stupide qui rend cette scène normal. Parce qu'au bout de 3 ans d'étude, je doute très fortement d'avoir acquis quoique ce soit qui me fasse sentir, cet acte, comme étant normal en mode "Ouais, je me forme la base quoi", ça serait plutôt : "Mais qu'est ce qu'on fout là?". Et ce n'est pas non plus parce que le don du corps à visée scientifique et didactique est autorisé par la loi et par la morale que je me sens libéré de tout poids. Et si vous ne l'aviez toujours pas compris, ce n'est pas non plus parce que je suis carabin que ça en devient une seconde nature. Non.

 

Il y a plein d'autres choses à dire sur les dissections, dans d'autres billets...

Publié dans Dissection

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article